Luaine Fairy's Creations

Tome II — Un Kraken pas comme les autres

Retranscrit à partir des souvenirs contradictoires de l'équipage.

La mer est devenue silencieuse. Les poissons ont disparu. Quelque chose suit désormais la Veuve des Brumes sous les vagues.
Chronique 1 - L'Ombre sous la Surface

La Veuve des Brumes glissait sur une mer d’huile, trop calme, trop lisse. Depuis le matin, l’équipage avait renoncé à pêcher — les poissons avaient disparu, et même les mouettes semblaient avoir déserté les alentours. L’air était lourd, chargé d’une tension étrange, comme si la nature elle-même retenait son souffle.

C’est alors que quelque chose bougea sous l’eau.
Pas un poisson.
Pas une vague.
Une ombre.
Immense.
Pendant un bref instant, elle glissa sous la surface, à quelques mètres seulement du navire. Puis disparut.

Le silence qui suivit fut plus inquiétant que la tempête de la veille. Même la mer semblait s’être figée. Plus de poissons. Plus de clapotis. Plus le moindre cri de mouette. Comme si quelque chose avait vidé l’océan de toute vie.

Un bruit sourd résonna alors contre la coque. Un frottement lent. Lourd. Presque délibéré. Comme si quelque chose passait sous le navire. Quelque chose de suffisamment grand pour faire vibrer le bois jusque dans les bottes des marins.

Personne ne parla.
Même Gaspard ne plaisanta pas.
Même Toma cessa de remuer sa soupe.

L’ombre réapparut un instant. Plus loin. Puis disparut à nouveau dans les profondeurs noires.

Edern plissa les yeux.
“Vous avez vu ça ?”

Milo resta silencieux. Pour une fois, il n’avait aucune explication.

Barnabé serra son chapeau contre lui.
“Je vous l’avais dit…”
Sa voix n’était plus moqueuse.
“Quelque chose vit sous nous.”

Et la mer resta silencieuse. Comme si elle retenait son souffle.

La mer était étrangement calme.

Depuis plusieurs jours, quelque chose suivait la Veuve des Brumes.

Les poissons avaient disparu.

Les mouettes restaient à distance.

Même le vent semblait hésiter à s’approcher du navire.

L’équipage faisait semblant de ne pas s’inquiéter.

Ce qui, sur la Veuve des Brumes, était généralement un très mauvais signe.

Barnabé passait son temps à observer l’horizon avec sa longue-vue.

Milo vérifiait ses cartes toutes les dix minutes.

Lucien regrettait ouvertement chacune de ses décisions depuis son départ du Black Mermaid.

Quant à Toma…

Toma préparait de la soupe.

Encore.

— Je vous dis que tout va bien, déclara Edern en s’appuyant contre le bastingage.

— Tu dis ça depuis trois jours, répondit Milo.

— Parce que c’est vrai.

À cet instant, quelque chose heurta doucement la coque.

TOC.

Puis plus rien.

L’équipage se figea.

TOC.

Le bruit revint.

Plus lourd.

Plus proche.

Comme si quelque chose frappait le navire depuis les profondeurs.

— Vous avez entendu ? demanda Lucien.

— Non, répondit Edern.

TOC.

— Ça, c’était quoi alors ?

— Le bateau.

— Le bateau se frappe lui-même ?

— Il est très autonome.

Milo leva les yeux au ciel.

Puis la mer explosa.

Une immense tentacule surgit à quelques mètres du navire.

L’eau ruisselait sur ses ventouses géantes.

Le silence tomba sur le pont.

Même Barnabé oublia de paniquer.

Même Gaspard oublia ses dés.

Même Toma cessa de remuer sa soupe.

— Oh.

Ce fut tout ce qu’il trouva à dire.

La tentacule resta immobile.

Comme si elle observait le navire.

Ou ses occupants.

— Bon, déclara Edern après quelques secondes. Quelqu’un a une idée ?

— Fuir ? proposa Lucien.

— Crier ? suggéra Barnabé.

— Lui lancer Gaspard ? demanda Milo.

— Hé !

Mais Toma s’avança déjà.

Marmite en main.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Nils.

— Je vais être poli.

— C’est un kraken !

— Justement.

Toma plongea une louche dans sa soupe.

Puis la tendit vers la tentacule.

— Bonjour.

La tentacule hésita.

Puis s’approcha.

Très lentement.

Une ventouse géante se referma autour de la louche.

Le kraken goûta.

L’équipage retint son souffle.

Silence.

Puis :

BLARGH.

La soupe fut recrachée avec une puissance telle qu’elle traversa le pont de part en part.

Barnabé fut projeté contre un tonneau.

Gaspard perdit une chaussure.

Lucien reçut une pluie de légumes suspects sur son gilet en soie.

La tentacule trembla.

Puis se replia brusquement dans l’océan.

Un immense rugissement résonna sous la surface.

Un rugissement offensé.

Profondément offensé.

Puis tout redevint silencieux.

Très silencieux.

Toma regarda sa marmite.

Puis la mer.

Puis sa marmite.

— Je crois qu’il n’a pas aimé.

— TOMA ! hurla tout l’équipage.

Pendant plusieurs secondes, personne ne parla.

Puis Nils ouvrit son carnet.

« Jour 30.

Nous avons rencontré le Kraken.

Toma lui a donné de la soupe.

Le Kraken a détesté.

Je crois que nous avons créé un problème. »

Le lendemain de l’incident de la soupe, personne n’avait très bien dormi.

Enfin, personne sauf Toma.

Toma dormait toujours très bien.

Le reste de l’équipage passait son temps à scruter l’horizon, les vagues et tout ce qui pouvait contenir une tentacule.

— Je vous avais dit qu’il n’avait pas aimé, murmura Milo.

— Peut-être qu’il était juste surpris, répondit Toma.

— Il a rugi.

— Il était surpris très fort.

Barnabé serrait son couteau depuis le lever du soleil.

Lucien rédigeait ce qui ressemblait fortement à un testament.

Nils remplissait déjà trois pages de son carnet.

Quant à Edern…

Edern avait une idée.

Ce qui inquiétait généralement tout le monde.

— J’ai réfléchi.

— Oh non, soupira Milo.

— Nous avons commis une erreur diplomatique.

— Une erreur culinaire surtout, corrigea Lucien.

— Peu importe. Nous devons présenter nos excuses.

Silence.

— Au Kraken ? demanda Barnabé.

— Au Kraken.

— Au monstre géant qui pourrait avaler le bateau ?

— Oui.

— Tu veux t’excuser auprès de lui ?

— Exactement.

Milo se massa les tempes.

— Et comment comptes-tu faire ça ?

Edern sourit.

Le genre de sourire qui annonçait généralement une catastrophe.

— Nous allons organiser une réunion officielle.

Personne ne répondit.

Même le vent semblait avoir abandonné.

Une heure plus tard.

Le pont de la Veuve des Brumes avait été transformé en salle de réception.

Une nappe trouée recouvrait un tonneau.

Deux chaises dépareillées avaient été installées face à la mer.

Et Toma avait préparé des biscuits.

Personne n’osa demander avec quoi.

— Voilà, déclara Edern fièrement. Une vraie rencontre diplomatique.

— Nous sommes en train de négocier avec un Kraken, rappela Lucien.

— Justement. Il faut rester professionnel.

Le Kraken apparut au coucher du soleil.

D’abord une ombre.

Puis une vague.

Puis une immense tentacule émergea lentement de l’eau.

L’équipage entier recula.

Sauf Edern.

— Bonjour !

La tentacule resta immobile.

— Je suis le capitaine Edern Vane.

Toujours rien.

— Au nom de la Veuve des Brumes, je souhaite présenter nos excuses concernant la soupe.

La tentacule bougea légèrement.

— Principalement la soupe de Toma.

La tentacule bougea davantage.

— Surtout la soupe de Toma.

Un grondement monta des profondeurs.

— Nous reconnaissons qu’elle n’était peut-être pas représentative de notre meilleure cuisine.

Le grondement devint plus fort.

Toma sembla vexé.

— Hé !

Puis Edern tendit un biscuit.

— Pour nous faire pardonner ?

La tentacule attrapa le biscuit.

Le porta lentement vers l’eau.

Silence.

Tout l’équipage retint son souffle.

Puis…

CRAC.

Le biscuit fut mangé.

Le Kraken ne rugit pas.

Il ne détruisit rien.

Il ne coula aucun navire.

Il mangea simplement le biscuit.

Puis un second.

Puis un troisième.

— Vous voyez ? dit Edern avec fierté. Je suis un homme de dialogue.

À cet instant précis, le Kraken replongea.

Et emporta au passage le tonneau contenant les trois dernières réserves de rhum.

Le silence fut absolu.

Edern resta figé.

— Il… il a pris le rhum.

Milo hocha la tête.

— Oui.

Barnabé pâlit.

— Il sait maintenant où est le rhum.

Lucien s’assit lentement.

— Nous avons appris au Kraken à nous voler.

Nils nota calmement :

« Jour 31.

Le capitaine a tenté une négociation diplomatique avec un Kraken.

La négociation a réussi.

Le Kraken a obtenu des biscuits.

Et nos trois derniers tonneaux de rhum.

Je commence à penser que le Kraken n’est pas le plus dangereux des deux. »

Trois jours après les négociations diplomatiques, l’équipage de la Veuve des Brumes avait retrouvé un semblant de tranquillité.

Enfin…

Aucun monstre marin n’avait tenté de détruire le bateau.

Ce qui, pour eux, comptait déjà comme une excellente semaine.

Edern était même particulièrement fier.

— Vous voyez ? déclara-t-il en se balançant dans un hamac. Je vous avais dit que la diplomatie fonctionnait.

— Il nous a volé trois tonneaux de rhum, rappela Milo.

— Un simple malentendu culturel.

— Un vol.

— Une taxe maritime.

Lucien soupira.

Depuis son arrivée à bord, il avait découvert que discuter avec Edern était une activité aussi utile que discuter avec une chaise.

Cette nuit-là, Nils assurait le quart.

La mer était calme.

Le ciel dégagé.

Pour une fois, tout semblait normal.

Puis un bruit étrange monta depuis la coque.

SCRRRRRRRR…

Comme quelque chose qui frottait contre le bois.

Nils se pencha au-dessus du bastingage.

— Euh…

Deux énormes yeux jaunes le regardaient depuis l’obscurité.

Le Kraken.

— Capitaine ?

Pas de réponse.

— Capitaine !

Toujours rien.

— CAPITAINE !!!

Edern surgit enfin de sa cabine.

— Quoi encore ?

— Le Kraken.

— Où ça ?

Une tentacule surgit aussitôt.

Attrapa un tonnelet.

Et replongea.

Silence.

L’équipage regarda la scène.

— Il vient de voler notre rhum ? demanda Barnabé.

Une deuxième tentacule apparut.

Attrapa un deuxième tonnelet.

Puis disparut.

— Oui, confirma Milo.

L’attaque dura exactement douze minutes.

Douze longues minutes pendant lesquelles le Kraken pilla méthodiquement toutes les réserves de rhum du navire.

Sans jamais attaquer personne.

Sans jamais casser quoi que ce soit.

Sans même sembler agressif.

Il se servait.

Comme un client régulier.

— Faites quelque chose ! cria Lucien.

— Comme quoi ? répondit Milo.

— Je sais pas ! Défendez le bateau !

— Il prend juste le rhum.

— JUSTEMENT !

Finalement, Edern eut une idée.

Ce qui alarma immédiatement tout le monde.

— J’ai compris.

— Oh non, murmura Milo.

— Il revient parce qu’il croit qu’on lui offre du rhum.

— On lui a offert du rhum ?

— Non.

— Alors pourquoi il croit ça ?

— Aucune idée.

Le lendemain matin, le pont ressemblait à une taverne après une émeute.

Plus une seule réserve.

Plus une seule bouteille.

Plus une seule goutte.

Même la fiole personnelle d’Edern avait disparu.

Le capitaine contemplait le vide avec gravité.

— Cette fois…

— Oui ? demanda Barnabé.

— Cette fois, c’est personnel.

Toma posa une main sur son épaule.

— Ne t’inquiète pas.

— Pourquoi ?

— J’ai une idée.

L’équipage pâlit.

— Quelle idée ? demanda Lucien.

— Une soupe anti-Kraken.

Le silence fut immédiat.

Même les vagues semblèrent s’arrêter.

Nils ouvrit son carnet.

« Jour 34.

Le Kraken a volé tout notre rhum.

Edern prépare sa vengeance.

Toma prépare une soupe.

Je ne sais pas laquelle des deux est la plus inquiétante. »

Le vol du rhum avait plongé la Veuve des Brumes dans une humeur sombre.

Très sombre.

Même Barnabé avait cessé d’annoncer leur mort imminente.

Même Gaspard ne trouvait plus la force de tricher aux dés.

Quant à Edern…

Il fixait l’horizon avec le regard d’un homme à qui l’on avait pris quelque chose de précieux.

— Il a tout pris.

— Oui, capitaine, répondit Milo.

— Absolument tout.

— Oui, capitaine.

— Même ma fiole personnelle.

— Oui, capitaine.

Edern serra les poings.

— Cette créature a déclaré la guerre.

À cet instant, Toma leva un doigt.

— Ou alors…

Tout le monde se tourna vers lui.

— …on pourrait lui faire une soupe.

Le silence fut si profond qu’on entendit une mouette changer de direction.

Pendant les trois jours suivants, Toma travailla sans relâche.

Personne ne savait exactement ce qu’il mettait dans sa marmite.

Et personne n’osait demander.

Nils nota tout de même quelques ingrédients observés :

  • Une algue phosphorescente.
  • Une botte oubliée depuis deux mois.
  • Du poivre.

Beaucoup trop de poivre.

  • Une poignée de poudre de licorne.
  • Quelque chose qui ressemblait à une crevette.

Ou à un démon.

Le doute subsistait.

Le troisième soir, Toma apparut sur le pont.

Les cheveux en bataille.

Les yeux cernés.

La marmite fumante entre les bras.

— Elle est prête.

— Qu’est-ce qu’elle fait ? demanda Lucien.

— Aucune idée.

— Tu l’as fabriquée !

— Oui.

— Et tu ne sais pas ce qu’elle fait ?

— C’est la magie de la cuisine.

Lucien regarda l’océan.

Puis le ciel.

Puis l’océan à nouveau.

Comme s’il cherchait un moyen de s’échapper.

Ils n’eurent pas à attendre longtemps.

Une vague étrange traversa la surface.

Puis une seconde.

Puis deux yeux jaunes émergèrent de l’obscurité.

Le Kraken était revenu.

Une immense tentacule apparut à bâbord.

Une autre à tribord.

Le navire sembla soudain minuscule.

— Bon, déclara Edern.

— Bon quoi ? demanda Barnabé.

— J’ai aucun plan.

— Ah.

— J’espérais que quelqu’un en aurait un.

Tous les regards se tournèrent vers Toma.

Ce qui était probablement une erreur.

Toma s’avança.

Marmite en main.

— Bonjour.

La tentacule la plus proche hésita.

Puis s’approcha.

Très lentement.

— Tu es sûr de toi ? demanda Milo.

— Pas du tout.

— C’est honnête.

Toma plongea sa louche.

Remplit un bol.

Puis le tendit au Kraken.

— Tiens.

Le Kraken renifla.

Recula légèrement.

Renifla encore.

Puis goûta.

Silence.

Personne ne respirait.

Même Lucien avait arrêté de paniquer.

Le Kraken avala.

Puis un second bol.

Puis un troisième.

L’équipage se regarda.

— Ça marche ? murmura Nils.

— Je crois, répondit Barnabé.

— Impossible, souffla Milo.

Le Kraken termina la marmite entière.

Puis resta immobile.

Très immobile.

Trop immobile.

— Toma…

— Oui ?

— Pourquoi il ne bouge plus ?

— Je sais pas.

Le Kraken vacilla.

Une tentacule glissa lentement dans l’eau.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Un énorme bâillement résonna sur la mer.

Et la créature replongea doucement.

Sans attaquer.

Sans rugir.

Sans voler de rhum.

Le silence régna plusieurs secondes.

Puis :

— Tu l’as endormi.

— Hein ?

— TU L’AS ENDORMI !

Toma cligna des yeux.

— Ah.

— AH ?!

— C’était peut-être la poudre de licorne.

— TU NOUS AVAIS DIT QU’ELLE ENDORMAIT LES KRAKENS !

— Oui mais je pensais que c’était une légende.

Cette nuit-là, l’équipage célébra sa victoire.

Edern retrouva le sourire.

Barnabé retrouva l’espoir.

Gaspard retrouva ses dés.

Lucien retrouva temporairement sa volonté de vivre.

Et Nils écrivit :

« Jour 35.

Le Kraken est revenu.

Toma lui a donné une soupe.

Le Kraken s’est endormi.

Je refuse désormais de me moquer de la cuisine de Toma.

Par prudence. »

Au loin, dans les profondeurs obscures, un immense ronflement fit vibrer la surface de l’eau.

Le Kraken dormait.

Pour le moment.

Trois jours.

Trois jours entiers.

Trois jours pendant lesquels le Kraken n’était pas réapparu.

L’équipage commençait doucement à se détendre.

Edern racontait déjà partout comment il avait vaincu une créature légendaire.

Barnabé avait cessé d’annoncer leur mort prochaine.

Gaspard avait recommencé à tricher.

Lucien envisageait même l’idée révolutionnaire de survivre.

Quant à Toma…

Toma préparait une deuxième soupe.

— Pourquoi une deuxième ? demanda Milo.

— Au cas où.

— Au cas où quoi ?

— Je sais pas encore.

Milo décida qu’il ne voulait finalement pas connaître la réponse.

Le quatrième matin, Nils fut réveillé par un bruit étrange.

Un bruit sourd.

Régulier.

Comme un battement de tambour venu des profondeurs.

BOUM.

BOUM.

BOUM.

Le jeune chroniqueur ouvrit les yeux.

Puis se redressa.

Le bruit recommença.

BOUM.

Cette fois, tout le bateau vibra.

— Euh…

Une seconde plus tard, un hurlement retentit depuis le pont.

— CAPITAINE !!!

Tout l’équipage se précipita dehors.

La mer était calme.

Trop calme.

Puis l’eau commença à bouillonner.

Pas à un endroit.

Partout.

Comme si quelque chose d’énorme remontait depuis les profondeurs.

Quelque chose de mauvaise humeur.

Très mauvaise humeur.

Une immense tentacule surgit hors de l’eau.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Puis un œil gigantesque apparut à quelques mètres du navire.

Un œil jaune.

Injecté de sang.

Qui regardait directement la Veuve des Brumes.

Puis directement Toma.

Silence.

Toma fit un petit signe de la main.

— Bonjour.

Le Kraken rugit.

L’océan entier sembla trembler.

— Ah.

— Ah quoi ?! hurla Milo.

— Je crois qu’il est réveillé.

— NOUS AVIONS REMARQUÉ !

Le Kraken frappa la mer.

Une vague gigantesque s’abattit sur le pont.

Barnabé disparut derrière un tonneau.

Gaspard perdit une chaussure.

Lucien perdit sa dignité.

Une nouvelle fois.

— Pourquoi il est en colère ?! cria Edern.

Tout le monde regarda Toma.

— Ne me regardez pas.

— TOMA !

— Bon d’accord.

Peut-être qu’il n’a pas aimé se réveiller.

— TU L’AS ENDORMI !

— Oui mais très poliment !

Le Kraken rugit de nouveau.

Puis quelque chose d’inattendu se produisit.

Une immense tentacule plongea vers le pont.

L’équipage se prépara au pire.

La tentacule fouilla.

Chercha.

Écarta des caisses.

Déplaça un tonneau.

Puis s’arrêta.

Silence.

La tentacule se tourna vers Edern.

Puis vers le dernier petit tonnelet caché sous une bâche.

Le rhum.

— Oh non.

Le Kraken attrapa le tonnelet.

Le déboucha.

Le vida.

Puis le jeta à la mer.

Silence.

Le Kraken observa l’équipage.

L’équipage observa le Kraken.

Puis la créature poussa un grondement satisfait.

Presque heureux.

Et replongea dans les profondeurs.

Comme si rien ne s’était passé.

Personne ne parla pendant plusieurs minutes.

Puis Lucien rompit enfin le silence.

— Donc…

— Oui ? demanda Milo.

— Le Kraken nous utilise comme une taverne flottante.

Silence.

— Oui.

— Et il revient régulièrement boire notre rhum.

— Oui.

— Et personne ne voit de problème à ça ?

Edern réfléchit.

— Tant qu’il ne mange personne…

— C’est la pire stratégie que j’aie jamais entendue.

Plus tard dans la soirée, Nils nota :

« Jour 38.

Le Kraken s’est réveillé.

Il était de mauvaise humeur.

Puis il a trouvé du rhum.

Il est redevenu de bonne humeur.

Je commence à soupçonner qu’Edern et le Kraken ont plus de points communs qu’ils ne veulent l’admettre. »

La journée était calme.

Étonnamment calme.

Pas de Kraken.

Pas de tempête.

Pas de soupe vivante.

Même Barnabé commençait à trouver ça suspect.

Dans sa cabine, Edern fouillait dans un coffre qu’il prétendait organiser depuis plusieurs années.

En réalité, il cherchait sa pipe.

— Capitaine ? demanda Milo depuis la porte. Vous cherchez quoi exactement ?

— Aucune idée.

— Comment ça ?

— J’ai oublié.

Milo décida de ne pas approfondir.

Puis soudain :

— AH !

Un cri triomphant résonna dans tout le navire.

— JE L’AI TROUVÉE !

L’équipage accourut.

— La pipe ? demanda Barnabé.

— Non !

— Le rhum ?

— Non !

— Votre deuxième bottine ?

— Non !

Edern brandissait un vieux parchemin couvert de taches, de plis et probablement de soupe.

— Ma carte au trésor !

Silence.

Puis :

— Votre quoi ? demanda Lucien.

— Ma carte au trésor.

— Vous aviez une carte au trésor ?

— Bien sûr !

— Depuis quand ?

Edern réfléchit.

— Je sais plus.

Milo examina le parchemin.

— Capitaine…

— Oui ?

— Cette carte était sous une caisse de navets.

— Et alors ?

— Depuis combien de temps ?

— Euh…

— Depuis combien de temps ?

— Peut-être dix ans.

Silence.

— DIX ANS ?! hurla Barnabé.

— Je savais bien que j’avais perdu quelque chose d’important.

Toma regarda la carte.

— Ça mène où ?

— À un trésor.

— Ça on avait compris.

— Un très gros trésor.

— Comment vous savez ?

— C’est marqué.

Tout le monde se pencha.

Au bas de la carte, une écriture maladroite indiquait :

“Trésor très gros.

Ne pas perdre cette carte.”

— Ah oui, dit Lucien. Très fiable.

Nils ouvrit son carnet.

“Jour 39.

Le capitaine a retrouvé une carte au trésor perdue depuis dix ans.

Personne ne sait si elle est authentique.

Personne ne sait non plus pourquoi il l’avait rangée avec des navets.

Moi non plus.”

— On part demain ! annonça Edern.

— On ne sait même pas où ça mène ! protesta Milo.

— Justement !

— Ce n’est pas rassurant !

— C’est une aventure !

— C’est une catastrophe en préparation !

— Exactement !

À cet instant, une immense tentacule sortit discrètement de l’eau derrière le navire.

Attrapa un biscuit oublié sur le bastingage.

Puis replongea.

Personne ne remarqua rien.

Sauf Nils.

Qui ajouta discrètement une dernière ligne :

Je crois que le Kraken nous suit toujours.

Trois jours.

Cela faisait trois jours qu’Edern Vane traversait la mer avec l’assurance inébranlable d’un homme qui ignorait totalement où il allait.

La carte au trésor ne quittait plus sa main.

À chaque lever de soleil, il la dépliait avec gravité.

À chaque coucher de soleil, Milo lui expliquait qu’ils naviguaient probablement dans la mauvaise direction.

Et chaque soir, Edern concluait la discussion par un :

— Nous sommes presque arrivés.

Personne n’avait encore trouvé le courage de lui demander sur quoi reposait cette certitude.

Le quatrième matin, une île apparut enfin dans la brume.

Une véritable île.

Avec une plage.

Des arbres.

Et même quelques falaises.

L’équipage poussa un cri de joie.

Gaspard se mit à courir partout sur le pont.

Barnabé remercia trois divinités différentes.

Lucien retrouva brièvement l’envie de vivre.

Même Milo sembla soulagé.

Seul Edern conservait son expression habituelle.

Celle d’un homme persuadé d’avoir eu raison depuis le début.

Une heure plus tard, tous se tenaient sur la plage pendant que leur capitaine étudiait la carte.

Longuement.

Très longuement.

Un peu trop longuement.

Milo fut le premier à remarquer quelque chose.

— Capitaine…

— Oui ?

— Pourquoi regardez-vous la carte comme ça ?

Edern ne répondit pas immédiatement.

Il retourna le parchemin.

Puis le retourna encore.

Puis le fixa quelques secondes de plus.

— Ah.

Milo sentit immédiatement arriver une catastrophe.

— Ah quoi ?

Edern leva les yeux.

— Je crois que nous nous sommes trompés d’île.

Un silence tomba sur la plage.

Barnabé s’assit directement dans le sable.

Lucien ferma les yeux.

Très fort.

Extrait du carnet de Nils

Jour 42.

Le capitaine a navigué trois jours dans la mauvaise direction.

La carte était à l’envers.

Personne n’est surpris.

Le Kraken non plus, apparemment.

L’apparition de la seconde île provoqua un enthousiasme prudent à bord de la Veuve des Brumes.

Après l’incident de la carte à l’envers, plus personne n’était disposé à faire confiance au sens de l’orientation d’Edern.

Même Edern semblait légèrement méfiant de lui-même.

Ce qui était nouveau.

— Bon, annonça-t-il en observant l’île à travers sa longue-vue. Cette fois, je suis presque certain que c’est la bonne.

— “Presque” ? répéta Lucien.

— Oui.

— Pourquoi presque ?

— Parce que j’ai déjà dit ça la dernière fois.

Personne ne trouva d’argument.

L’île était petite.

Rocheuse.

Déserte.

Quelques arbres tordus poussaient entre les falaises et les vents marins.

Aucune trace d’habitation.

Aucune fumée.

Aucun port.

Juste du silence.

— C’est sinistre, murmura Barnabé.

— C’est prometteur, corrigea Edern.

— C’est sinistrement prometteur.

La carte indiquait un point précis au centre de l’île.

L’équipage marcha pendant près de deux heures.

Gaspard trouva trois cailloux “qui ressemblaient à des trésors”.

Toma récolta des champignons inquiétants.

Lucien perdit l’envie de vivre à au moins quatre reprises.

Puis enfin…

Milo leva la main.

— Ici.

Tous se rassemblèrent.

Une vieille pierre plate dépassait du sol.

Dessous, selon la carte, devait se trouver le trésor.

— CREUSEZ ! ordonna Edern.

Trois heures plus tard.

Barnabé creusait en jurant.

Gaspard creusait en chantant.

Lucien creusait en regrettant le Black Mermaid.

Nils notait les plaintes de chacun.

Et Toma préparait une soupe avec les champignons trouvés plus tôt.

— Je refuse de goûter ça, déclara Milo.

— Pourtant elle brille dans le noir.

— C’est précisément le problème.

Puis soudain…

CLONG.

La pelle de Barnabé heurta quelque chose.

Le silence tomba immédiatement.

— Je l’ai trouvé.

Personne n’osa respirer.

Quelques coups plus tard, un vieux coffre apparut sous la terre.

Rouillé.

Couvert de coquillages.

Fermé depuis des années.

Peut-être des décennies.

— On y est, souffla Edern.

Le coffre fut hissé hors du trou.

L’équipage se regroupa autour.

Même Lucien semblait enfin intéressé.

— Ouvrez-le, demanda Nils.

— Ouvrez-le, répéta Barnabé.

— Ouvrez-le ! cria Gaspard.

Edern posa lentement les mains sur le couvercle.

Puis tira.

CRAAAC.

Le coffre s’ouvrit.

Silence.

Long silence.

Très long silence.

À l’intérieur se trouvaient :

Une cuillère.

Une vieille chaussette.

Une bouteille vide.

Un bouton.

Deux dents.

Et un morceau de papier plié.

— C’est une blague ? demanda Milo.

— J’espère, répondit Lucien.

Edern déplia le papier.

Il lut.

Relut.

Puis poussa un profond soupir.

— Qu’est-ce que ça dit ? demanda Barnabé.

Le capitaine leva lentement les yeux.

— Ça dit :

« Si vous avez trouvé ce coffre, c’est que vous êtes au mauvais endroit.

Le vrai trésor est sur l’île du Crâne Brisé.

Merci d’avoir creusé.

Signé :
Capitaine Gérard le Borgne. »

Le silence fut absolu.

Puis Gaspard éclata de rire.

Puis Barnabé.

Puis Milo.

Puis même Lucien.

Au bout de quelques secondes, tout l’équipage riait.

Même Edern.

Parce qu’au fond…

Cela ressemblait exactement au genre de piège dans lequel la Veuve des Brumes était destinée à tomber.

Pendant ce temps, au large, deux yeux jaunes observaient la scène.

Le Kraken regarda le coffre vide.

Puis les pirates.

Puis le coffre.

Puis les pirates.

Et pour la première fois de sa vie, il sembla sincèrement perplexe.

Nils l’aperçut.

Et nota simplement :

« Jour 43.

Nous avons trouvé un trésor.

Le trésor était une chaussette.

Même le Kraken semble nous trouver ridicules. »

Cela faisait suffisamment longtemps pour que :

  • Barnabé annonce leur mort à quatre reprises,
  • Gaspard perde trois paires de dés,
  • Lucien regrette sa décision de quitter le Black Mermaid au moins cinquante fois,
  • et Toma prépare deux soupes dont l’une était encore recherchée par les autorités maritimes.

Pendant tout ce temps, la Veuve des Brumes fendait les flots avec l’assurance d’un navire qui ignorait complètement qu’il allait dans la mauvaise direction.

À la barre, Edern Vane conservait son habituelle confiance.

Chaque matin, il dépliait sa carte au trésor sur un tonneau.

Chaque matin, il l’étudiait longuement.

Chaque matin, il désignait l’horizon d’un geste solennel.

— Nous sommes presque arrivés.

Personne ne savait exactement ce qui lui permettait d’affirmer cela avec autant de certitude.

Certainement pas la navigation.

Le matin où l’île apparut enfin dans la brume, l’équipage crut d’abord à une hallucination collective.

Une véritable île.

Avec des arbres.

Une plage.

Des falaises.

Et surtout… de la terre ferme.

Barnabé remercia trois divinités marines différentes.

Gaspard affirma immédiatement qu’il avait toujours su qu’ils étaient sur la bonne route.

Lucien retrouva brièvement l’envie de vivre.

Même Milo esquissa un sourire.

Seul Edern demeura impassible.

Les bras croisés, il contempla l’horizon avec satisfaction.

— Je vous l’avais dit.

Personne n’eut le courage de lui rappeler qu’il répétait cette phrase depuis le début du voyage.

Une heure plus tard, toute la compagnie débarquait sur la plage.

Le capitaine déroula sa précieuse carte au trésor et commença à l’examiner.

Longuement.

Très longuement.

Beaucoup trop longuement.

Milo fut le premier à froncer les sourcils.

— Capitaine ?

— Oui ?

— Tout va bien ?

— Bien sûr.

— Vous êtes certain ?

— Absolument.

Le navigateur hésita un instant.

Puis il pointa discrètement le parchemin.

— Alors pourquoi regardez-vous la carte à l’envers ?

Le silence qui suivit fut particulièrement inquiétant.

Edern baissa lentement les yeux.

Retourna la carte.

La contempla.

La retourna encore.

Puis releva la tête.

— Ah.

À ces mots, Barnabé s’assit immédiatement dans le sable.

L’expérience lui avait appris qu’un « ah » prononcé par Edern annonçait rarement une bonne nouvelle.

— Ah quoi ? demanda Milo avec résignation.

Le capitaine toussota.

— Je crois que nous avons un petit problème.

— Quel genre de problème ?

— Un problème de lecture.

Lucien ferma les yeux.

Très fort.

Comme s’il espérait se réveiller ailleurs.

— Capitaine…

— Oui ?

— Êtes-vous en train de nous dire que nous avons traversé la mer pendant des jours parce que vous lisiez une carte à l’envers ?

— Quand tu le formules comme ça, ça paraît ridicule.

— Parce que ça l’est.

Milo récupéra le parchemin.

Quelques secondes suffirent pour comprendre.

L’île du trésor se trouvait bien sur la carte.

Simplement dans la direction exactement opposée à celle qu’ils avaient suivie.

Un long silence s’abattit sur la plage.

Même les vagues semblaient gênées.

Puis Gaspard éclata de rire.

Barnabé le suivit.

Puis Milo.

Puis Nils.

Finalement, même Lucien finit par rire.

Un rire fatigué.

Un rire de résignation.

Le rire d’un homme qui avait accepté que son destin était désormais lié à une bande de pirates incapables de lire une carte correctement.

Edern, lui, conserva autant de dignité que la situation le permettait.

— Bon.

— Bon quoi ? demanda Milo.

— On repart.

— Où ça ?

— Vers la bonne île.

— Et comment comptez-vous la trouver ?

Le capitaine observa la carte quelques secondes.

Puis la tendit à Milo.

— Cette fois, c’est toi qui lis.

Pour la première fois depuis longtemps, personne ne protesta.

Au large, deux yeux jaunes observaient tranquillement la scène depuis les profondeurs.

Le Kraken regarda l’île.

Puis l’équipage.

Puis la carte.

Puis l’équipage à nouveau.

Même lui semblait avoir du mal à comprendre comment quelqu’un pouvait se perdre avec un parchemin indiquant clairement la destination.

Extrait du carnet de Nils

“Jour 42.

Le capitaine lisait la carte à l’envers.

Depuis suffisamment longtemps pour que Lucien envisage sérieusement de retourner à la nage sur le Black Mermaid.

Le Kraken nous suit toujours.

Je commence à croire qu’il reste uniquement pour voir comment cette histoire se termine.”

La Veuve naviguer depuis assez longtemps pour que :

  • Barnabé annonce leur mort à cinq reprises,
  • Gaspard perde quatre paires de dés,
  • Lucien envisage sérieusement de construire un radeau personnel,
  • et Toma affirme que sa dernière soupe était désormais reconnue comme une forme de vie indépendante.

Depuis quelques jours, la navigation se déroulait étonnamment bien.

Trop bien.

Personne n’aimait ça.

Sur la Veuve des Brumes, lorsqu’il ne se passait rien, c’était généralement parce qu’une catastrophe prenait son élan.

Le soleil brillait.

La mer était calme.

Même Edern semblait de bonne humeur.

— Vous voyez ? déclara-t-il en s’appuyant contre la barre. Tout finit toujours par s’arranger.

Milo leva les yeux de la carte.

— Chaque fois que vous dites ça, quelque chose d’horrible arrive.

— Pure superstition.

— C’est arrivé les huit dernières fois.

— Coïncidence.

Lucien soupira.

Il avait renoncé à argumenter depuis longtemps.

C’était moins fatigant.

La matinée s’écoula sans incident.

Puis l’eau frémit.

Un léger remous apparut à bâbord.

Puis un autre.

Puis une immense tentacule émergea lentement des profondeurs.

— Ah, fit Edern.

— Ah quoi ? demanda Barnabé en pâlissant.

— C’est le Kraken.

— COMMENT PEUX-TU DIRE ÇA AUSSI CALMEMENT ?!

— Parce que c’est lui.

— “LUI” ?!

— Oui.

— TU L’APPELLES PAR SON PRONOM MAINTENANT ?!

Personne ne répondit.

Parce qu’au fond…

Oui.

C’était devenu “lui”.

La tentacule resta suspendue au-dessus du pont.

Immobile.

Silencieuse.

Comme si elle attendait quelque chose.

L’équipage attendit aussi.

Personne ne savait vraiment quoi faire.

Après tout, les manuels de navigation abordaient rarement le sujet des Krakens amateurs de rhum.

La tentacule désigna Edern.

Puis la cale.

Puis Edern.

Puis la cale.

Puis Edern encore.

— Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Gaspard.

— Aucune idée, répondit Milo.

La tentacule recommença.

Edern.

La cale.

Edern.

La cale.

Un long silence suivit.

Puis Lucien ferma les yeux.

— Je refuse de croire ce que je suis sur le point de dire.

— Dire quoi ? demanda Barnabé.

— Je crois qu’il a soif.

Silence.

La tentacule bougea légèrement.

Comme pour confirmer.

— C’est ridicule, protesta Milo.

La tentacule pointa de nouveau la cale.

Plus insistance.

— Oh non, murmura Lucien.

— Quoi encore ? demanda Barnabé.

— Il comprend ce qu’on dit.

Personne n’aimait cette idée.

Absolument personne.

Edern finit par soupirer.

— Bon.

— Bon quoi ? demanda Milo.

— Donnez-lui un tonnelet.

— VOUS ÊTES SÉRIEUX ?!

— Tu préfères qu’il fouille lui-même ?

Milo regarda la taille des tentacules.

Puis la taille du bateau.

Puis les tentacules.

— Donnez-lui un tonnelet.

Quelques minutes plus tard, un petit fût fut déposé sur le pont.

La tentacule l’attrapa avec une délicatesse surprenante.

Le souleva.

Le déboucha.

Puis le vida entièrement.

L’équipage observa la scène dans un silence religieux.

Même Barnabé semblait fasciné.

Le Kraken resta immobile quelques secondes.

Puis…

Il recracha tout.

D’un coup.

Sur Toma.

BLUUUURP.

Le cuisinier disparut sous une pluie de rhum.

Ses cheveux dégoulinaient.

Sa barbe dégoulinait.

Même sa marmite semblait offensée.

— Pourquoi moi ? demanda-t-il.

— Je crois qu’il n’a pas aimé, répondit Milo.

— Pourtant c’était du bon rhum.

— C’était celui que tu utilisais pour la soupe.

Silence.

Un grondement mécontent monta des profondeurs.

Puis la tentacule désigna un autre tonneau.

Un meilleur.

Lucien s’assit lentement sur une caisse.

— Non.

— Quoi non ? demanda Gaspard.

— Non.Je refuse.Je refuse complètement cette situation.Nous sommes en train de laisser un Kraken choisir sa boisson.

La seconde dégustation fut un succès.

Le Kraken vida le tonneau.

Poussa un grondement satisfait.

Puis replongea dans les profondeurs.

Le calme revint.

Comme si rien ne s’était passé.

Personne ne parla pendant plusieurs minutes.

Puis Nils ouvrit son carnet.

Extrait du carnet de Nils

“Jour 48.

Le Kraken est revenu.

Il avait soif.

Il a refusé le rhum de cuisine de Toma.

Il semble avoir développé des préférences.

Edern affirme que nous entretenons désormais des relations diplomatiques.

Milo affirme que nous avons créé un problème.

Lucien affirme que nous avons perdu la raison.

Personne n’est certain qu’il ait tort.”

La Veuve voguait depuis assez longtemps pour que :

  • Barnabé annonce leur mort à trois reprises avant le petit-déjeuner,
  • Gaspard perde ses dés puis les retrouve dans sa propre poche,
  • Lucien envisage sérieusement de s’installer sur une île déserte,
  • et Toma affirme que sa dernière soupe avait développé une personnalité attachante.

La mer était calme.

Les réserves de nourriture, beaucoup moins.

— Il nous faut du poisson, annonça Milo.

— Très bien, répondit Edern. Organisons un concours.

— Pourquoi un concours ?

— Parce que c’est plus amusant.

Personne ne trouva d’argument valable.

Une heure plus tard, tout l’équipage était aligné le long du bastingage.

Les règles étaient simples :

Celui qui attrapait le plus gros poisson gagnait.

Le prix restait à déterminer.

— Et si on ne pêche rien ? demanda Lucien.

— Impossible, répondit Edern.

Le destin entendit cette phrase et commença immédiatement à préparer quelque chose.

Milo fut le premier à lancer sa ligne.

Méthodique.

Précis.

Professionnel.

Quelques secondes plus tard, il remontait déjà un magnifique poisson argenté.

— Un point pour moi.

Edern fronça les sourcils.

Il n’aimait pas perdre.

Barnabé lança son hameçon.

Puis son couteau.

Puis son chapeau.

Personne ne comprit exactement comment.

Gaspard, lui, avait décidé que les règles étaient trop restrictives.

Il utilisait trois lignes en même temps.

Une épuisette.

Et un seau.

— Ça compte comme de la stratégie.

— Ça compte surtout comme de la triche, répondit Milo.

Lucien observait l’eau avec dignité.

— Sur le Black Mermaid, nous utilisions une méthode scientifique.

— Et elle consistait en quoi ? demanda Edern.

— Demander à quelqu’un qui savait pêcher.

Pendant ce temps, Toma utilisait un morceau de sa propre soupe comme appât.

Personne n’osa commenter.

Les heures passèrent.

Le soleil monta.

Puis redescendit.

Le score restait désespérément faible.

Milo : trois poissons.

Barnabé : un vieux soulier.

Gaspard : un crabe extrêmement agressif.

Lucien : rien.

Edern : toujours rien.

Le capitaine commençait à s’impatienter.

— Les poissons me respectent trop pour se laisser attraper.

— Je ne crois pas que ce soit ça, répondit Milo.

— Si.

— Non.

— Si.

C’est alors qu’un cri retentit.

— J’EN AI UN !

Toute l’équipage se retourna.

Edern tirait de toutes ses forces.

Sa ligne était tendue.

Quelque chose d’énorme se débattait sous la surface.

— Aidez-moi !

Barnabé accourut.

Puis Milo.

Puis Lucien.

Même Gaspard lâcha son crabe.

Tous ensemble, ils tirèrent.

Encore.

Encore.

Encore.

Puis enfin…

Une gigantesque forme surgit hors de l’eau.

Silence.

Une immense tentacule.

🐙

Le Kraken les regardait.

La ligne de pêche accrochée à l’une de ses ventouses.

Silence.

Très long silence.

Puis :

— Capitaine ? demanda Milo.

— Oui ?

— Je crois que vous avez pêché le Kraken.

— Ah.

— Ah quoi ?

— Techniquement…

Edern observa la taille de la créature.

Puis celle de son hameçon.

— …je crois que j’ai gagné le concours.

Le Kraken fixa l’équipage.

Puis la ligne.

Puis Edern.

Puis il arracha délicatement l’hameçon.

Attrapa au passage un tonnelet de rhum posé près du mât.

Et replongea dans les profondeurs.

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Puis Nils ouvrit son carnet.

Extrait du carnet de Nils

” Jour 54.

Le capitaine a tenté de pêcher.

Il a attrapé le Kraken.

Le Kraken a gagné le concours.

Personne ne sait exactement comment le noter dans le classement.

Lucien affirme que ce n’est pas un poisson.

Edern affirme que c’est le plus gros spécimen de la journée.

Le débat est toujours en cours.”

Extrait du journal de Nils

 

Jour 72.

 

Il se passe quelque chose d’étrange.

Je l’écris ici afin que personne ne puisse prétendre plus tard que je ne l’avais pas remarqué.

Les mouettes ont disparu.

Pas complètement, bien sûr. Une mouette reste une mouette et il semble exister dans le monde une quantité inépuisable de ces créatures hargneuses. Mais elles sont moins nombreuses. Plus discrètes. Plus nerveuses aussi.

Depuis trois jours, elles évitent le navire.

Même les plus téméraires.

Et lorsqu’une mouette refuse de voler près d’un bateau rempli de nourriture, c’est généralement qu’elle sait quelque chose que vous ignorez.

Cette pensée ne me plaît pas.

J’en ai parlé à Milo.

Milo m’a conseillé de dormir davantage.

J’en ai parlé à Edern.

Edern m’a demandé si les mouettes jouaient aux dés.

J’ai conclu que mes recherches devraient probablement se poursuivre sans leur aide.

 


 

La matinée s’écoula sans incident notable.

Enfin, sans incident notable selon les standards de la Veuve des Brumes.

Gaspard tenta d’organiser un tournoi de dés.

Personne ne souhaitait participer.

Il décida donc d’affronter Barnabé.

Barnabé perdit.

À trois reprises.

Avec les mêmes dés.

Personne ne comprit comment.

Pas même Barnabé.

 


 

Vers midi, la brume commença à apparaître.

Pas la brume habituelle.

Pas ces voiles légers qui flottent au-dessus des vagues avant de disparaître avec le soleil.

Celle-ci semblait différente.

Plus épaisse.

Plus dense.

Comme si la mer cherchait à dissimuler quelque chose.

Ou à s’en protéger.

 


 

Je passai une bonne partie de l’après-midi à observer l’horizon.

Aucun oiseau.

Aucun banc de poissons.

Même les dauphins qui accompagnaient parfois le navire avaient disparu.

Lorsque j’en fis la remarque à Toma, celui-ci leva les yeux de la marmite qu’il remuait avec une inquiétante concentration.

— C’est mauvais signe.

Pour une fois, quelqu’un semblait me prendre au sérieux.

— Tu crois aussi que quelque chose cloche ?

Toma réfléchit quelques instants.

— Bien sûr.

— Enfin !

— Les poissons ont disparu.

— Oui.

— Du coup, je vais devoir modifier la soupe.

Je repartis aussitôt.

 


 

En fin de journée, Barnabé signala plusieurs grandes silhouettes au loin.

Pendant quelques secondes, mon cœur s’emballa.

Puis il annonça qu’il s’agissait probablement de baleines.

La déception fut générale.

À bord de la Veuve des Brumes, les monstres marins sont paradoxalement plus rassurants que certaines créations culinaires de Toma.

 


 

Pourtant, quelque chose me troubla.

Les baleines semblaient se déplacer vers le nord.

Toutes.

Dans la même direction.

Sans s’écarter.

Sans plonger.

Comme si elles répondaient à un appel silencieux.

Je les observai jusqu’à la tombée de la nuit.

Puis elles disparurent dans la brume.

 


 

Je ne sais pas ce que cela signifie.

Peut-être rien.

Peut-être que les baleines ont simplement décidé de voyager.

Peut-être que les mouettes ont trouvé un meilleur bateau à piller.

Peut-être que la brume est simplement de la brume.

Mais je n’arrive pas à me débarrasser d’une impression tenace.

Quelque chose a changé.

Je l’ignore encore.

Je ne saurais même pas expliquer quoi.

Mais depuis quelques jours, la mer semble différente.

Comme si elle retenait son souffle.

 


 

Note à moi – même:

 

J’ai tenté d’expliquer ma théorie à l’équipage.

Gaspard m’a demandé si les baleines jouaient aux dés.

Je commence à soupçonner que je suis entouré d’imbéciles.

Le plus inquiétant est qu’ils pourraient en dire autant de moi.

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